Natalyia Gumenyuk est une journaliste expérimentée qui a couvert plusieurs événements majeurs ces dernières années en Ukraine et ailleurs. Dans ce témoignage écrit pour nos membres de Voxeurop, elle explique pourquoi, alors que la tension actuelle avec la Russie semble échapper à tout contrôle, elle a le sentiment, en tant que journaliste ukrainienne, d’être impuissante lorsqu’il s’agit de rendre compte de la guerre qui menace son pays.

 

Malgré la « promesse » du vice-ministre russe des affaires étrangères, M. Ryabkov, selon laquelle « la Russie n’envahira pas [l’Ukraine] », plus de 100 000 soldats russes sont toujours massés à la frontière. Le Kremlin exige des Etats-Unis et de l’OTAN une garantie en béton que les anciens Etats soviétiques ne seront pas acceptés dans l’OTAN, comme s’il prétendait que l’élargissement de l’Alliance n’a pas eu lieu en Europe de l’Est après 1997.

Je suis les nouvelles des pourparlers de Genève et de Bruxelles, je suis en contact avec les journalistes à Washington et à Moscou, ainsi qu’avec les responsables à Kiev, dans les quartiers généraux de l’armée ukrainienne et dans le Donbass – y compris dans les territoires contrôlés par les forces non gouvernementales. Je fournis les contacts et les conseils nécessaires aux collègues étrangers, je réponds à leurs appels, je donne des interviews sur ce que l’Occident peut faire pour soutenir l’Ukraine (principalement préparer des sanctions encore plus fortes), et je les guide sur les destinations pertinentes dans la zone de conflit.


En tant que journalistes, nous n’avons plus autant d’impact sur la politique qu’auparavant, pourtant, nous devrions examiner les options permettant d’éviter la guerre


Pourtant, en tant que journaliste ukrainienne, je ne me suis jamais sentie aussi impuissante qu’en devant rendre compte de la guerre dans mon pays. En tant que journalistes, nous n’avons plus autant d’impact sur la politique qu’auparavant, pourtant, nous devrions examiner les options permettant d’éviter la guerre. Cette fois, il est difficile d’en trouver du côté ukrainien. Le sort de l’Ukraine n’est pas entre ses mains, car les exigences russes se focalisent désormais ailleurs.

Lorsque les troupes russes ont occupé la Crimée il y a huit ans, je me suis précipitée depuis la place Maïdan de Kiev, où le soulèvement populaire venait de renverser le président autoritaire corrompu Viktor Ianoukovitch, pour suivre les mouvements des « petits hommes verts » dans la péninsule, les identifier et parler aux personnes participant au « référendum » fictif. Mon objectif était clair : comprendre ce qui se passait sur le terrain afin que les Ukrainiens, les Russes et le monde entier puissent porter leurs jugements et prendre leurs décisions sur base des faits.

Lorsqu’au printemps 2014, l’assaut militaire a commencé dans le Donbass – qui n’était alors pas encore totalement contrôlé par les séparatistes – j’étais là pour discuter de leurs motivations, pour montrer que la majorité de la population ne voulait pas de cette guerre et que même si nous ne pouvions pas arrêter le conflit, nous pouvions au moins aider les civils.

J’ai continué à couvrir ce conflit, qui a déjà coûté la vie à 14 000 personnes. Peu importe ce que le Kremlin veut voir se passer dans le Donbass, je l’ai toujours dit : il y a encore des choses qui dépendent de nous. Si le gouvernement ukrainien commet une erreur – comme ne pas payer les pensions aux résidents des territoires séparatistes, en expliquant que c’est impossible – je prouverais qu’il y a un moyen, et j’expliquerais aux politiciens pourquoi cette décision est dommageable à long terme. En cas d’injustice, de négligence ou de mauvais traitement, je sonnerais l’alarme pour attirer l’attention sur cet endroit déchiré par la guerre dont la plupart des gens ne se soucient plus.

C’est également ce que je disais lorsque je donnais des cours sur la manière de rendre compte des conflits. J’insistais sur le fait qu’il y a toujours un angle humain dans un sujet, même si la guerre ressemble à un combat entre des forces politiques. Il demeure une possibilité pour que nous influencions les choses.

Lorsque les satellites identifient plus de 100 000 soldats russes à la frontière ukrainienne et que, juste après les pourparlers de Genève, le ministère russe de la défense annonce de nouvelles manœuvres militaires à proximité, lorsque nous lisons entre les lignes les déclarations des hommes d’Etat russes et que nous voyons leur rhétorique devenir plus dure et plus catégorique, nous savons qu’il ne s’agit pas de bluffer ou de tâter le terrain (ce test a déjà eu lieu au printemps 2021, lorsque Vladimir Poutine a profité de l’escalade pour rencontrer son homologue américain Joe Biden). Et dans ces circonstances, j’ai du mal à voir en quoi mon travail aurait de l’importance.

Bien sûr, nous pouvons nous rendre sur la ligne de front où des bombardements sporadiques se poursuivent depuis plusieurs années, le cessez-le-feu ne tenant pas. Nous pouvons interviewer la population locale, qui partagera ses doléances et exprimera son incompréhension quant à ce qui rend ce moment “spécial” (pour eux, c’est juste une autre menace à laquelle ils sont habitués).


Même si “le pire se produit”, le pays tout entier ne sera pas envahi, la résistance sera forte et le coût pour le Kremlin sera élevé


Nous pouvons parler aux commandants militaires ukrainiens (anciens et actuels) pour vérifier s’ils sont prêts. Ils veillent à ce que l’armée soit en état d’alerte. Si l’article s’adresse au public occidental, ils énuméreront les équipements nécessaires aux troupes ukrainiennes pour que le pays puisse se défendre.

Les responsables de la défense présenteront leurs préparatifs. Les experts militaires assureront qu’après les huit années de guerre, un nombre considérable de militaires ukrainiens ont une expérience du combat, plus que dans tout autre pays européen. Donc, contrairement à 2014, l’armée est prête, le moral est élevé et le leadership du gouvernement est fort et uni. Nous pouvons vérifier si c’est le cas en parlant aux officiers et aux conscrits et reconfirmer que l’armée est loyale envers l’Etat.

En parlant aux habitants des villes situées à la frontière russo-ukrainienne ou aux Kieviens, nous pouvons apprendre qu’ils ne paniquent pas, qu’ils expriment un « optimisme sombre », ce qui signifie que même si « le pire se produit », le pays tout entier ne sera pas envahi, que la résistance sera forte et que le coût pour le Kremlin sera élevé (mais toujours sans envisager clairement ce que serait une guerre ouverte, avec des frappes aériennes et des bombardements – car la plupart des gens ne l’ont pas vécue, contrairement aux habitants du Donbass en 2014-2015).

En contactant les diplomates basés à Kiev, à Washington ou à Bruxelles, on apprend  que rien n’est clair, que la menace est réelle, que la situation est différente, que l’Occident est du côté ukrainien, qu’un soutien serait apporté même en dehors de l’OTAN.

Nous pouvons certainement expliquer à nos lecteurs les résultats des nombreux entretiens. Nous pouvons noter si les diplomates ukrainiens en font assez pour maintenir l’unité des alliés, pour expliquer quel soutien concret serait efficace et pour faire pression en faveur de sanctions plus fortes et adéquates. Si l’OTAN est soucieuse de ne pas provoquer la Russie (cela arrange Moscou), il est essentiel de s’assurer du soutien des différents membres. Et nous pouvons bien sûr expliquer ce qu’est l’OTAN à nos lecteurs. Selon les sondages, le soutien à l’adhésion au traité de l’Atlantique Nord ne cesse de croître et est le plus élevé depuis 2014, avec 54 % des Ukrainiens souhaitant en faire partie. Pourtant, ce n’est pas le plus important aujourd’hui.

J’estime qu’il pourrait être utile d’en entendre davantage sur la position de Moscou. Mes contacts ont l’air plus sombres, plus pessimistes qu’auparavant ; c’est décourageant. Depuis l’arrestation du militant anti-corruption Alexeï Navalny en janvier 2021, la Russie a beaucoup changé et de nombreuses lignes rouges ont été franchies. Assaut contre les médias indépendants et les ONG, répression des restes de l’opposition, militants contraints à l’exil : la situation est pire qu’elle ne l’a jamais été depuis 1991.

Ceux qui s’opposent au gouvernement sont officiellement désignés comme des agents étrangers. Depuis la pandémie de Covid-19, le FSB [les services de sécurité, NdT] et l’armée dominent totalement le cercle restreint de Poutine. Les pragmatiques qui plaidaient en faveur d’un statu quo avec l’Occident, pour le bien de l’économie, ont été écartés. Aujourd’hui, le Kremlin est donc unanime à vouloir retrouver sa position de leader des anciens territoires du Pacte de Varsovie.

Pendant les négociations entre les Etats-Unis et la Russie ou entre l’OTAN et la Russie, les médias peuvent chercher et mettre en évidence les points de compromis possibles. Mais les exigences du Kremlin relèvent désormais de la fiction et ne concernent même plus l’Ukraine. Moscou veut faire reculer l’histoire et ignorer la volonté des onze nations qui ont rejoint l’OTAN après 1997. Ces pays sont déjà habitués à un ordre démocratique, ils ont développé des capacités et reçu des garanties pour se protéger ou être protégés en cas de menace. Pourquoi changeraient-ils d’avis sous la menace ?

En outre, comme l’a écrit l’analyste russe des affaires internationales Vladimir Frolov, l’objectif est de revenir au début des années 1970, « avant que l’Union soviétique n’adhère à l’Acte final d’Helsinki, aujourd’hui considéré comme une grosse erreur« . A l’époque, l’URSS a permis à l’Occident d’exiger la protection des droits humains. Aujourd’hui, le Kremlin n’accepte plus de telles exigences de la part de l’Occident envers la Russie ou tout autre pays de sa sphère d’influence.

Pendant des années, l’Occident a traité la Russie comme un égal, comme un pays parmi tant d’autres. Mais les dirigeants actuels de Moscou veulent être traités comme des supérieurs, même si ça contredit l’idée d’une démocratie moderne.


Cette fois-ci, j’écoute attentivement et je peux confirmer que nous n’entendons pas de tambours de guerre en provenance de Kiev


Ce sont les choses que nous, les médias, faisons. Et comme rien ne se passe encore sur le terrain, je ne peux rien rapporter pour vous dire quelque chose d’inédit et de significatif. Nous sommes forcés d’attendre le pire scénario sans avoir la possibilité d’influer sur le résultat.  La possibilité d’une incursion russe est devenue de la pure géopolitique.

Bien sûr, dans le cas de toute escalade, il y a un risque que les émotions soient trop fortes. Comme le disait  Tchekhov, « Si dans le premier acte vous avez accroché un fusil au mur, alors dans le suivant il faut l’utiliser. » Dans le cas de 100 000 fusils à la frontière, le risque de provocation est bien réel.

En tant que journalistes spécialisés dans les conflits, nous sommes formés à distinguer entre menace réelle et déclarations politiques appelant à la guerre. Cette fois-ci, j’écoute attentivement et je peux confirmer que nous n’entendons pas de tambours de guerre en provenance de Kiev. Dans de nombreux cas, les dirigeants internationaux peuvent calmer les gouvernements locaux et les inciter à ne pas multiplier les provocations – par exemple, le ministre allemand des Affaires étrangères a remercié les autorités ukrainiennes de faire preuve de retenue. Si l’on suit de près ce processus de paix (qui n’a guère abouti pour l’instant), il existe suffisamment de preuves pour affirmer que si quelque chose différencie le gouvernement de Volodymyr Zelensky de son prédécesseur, c’est la conviction que les négociations sont possibles.

Sans aucune réaction du côté de Moscou, les politiques humanitaires ont été modifiées progressivement depuis 2019. Cela a été salué par les partenaires européens de l’Ukraine. Le ton s’est adouci et le gouvernement a tenté de renouer le contact avec les Ukrainiens qui vivent dans les territoires hors du contrôle du gouvernement – par exemple en reconstruisant un pont dans la région de Louhansk, en construisant des installations plus pratiques aux postes de contrôle, en annulant certaines normes discriminatoires adoptées pendant les moments les plus critiques du conflit, et même en concevant les services en ligne destinés aux habitants du Donbass. Au lieu du ministère des Territoires occupés temporairement, le ministère de la Réintégration a été créé.

Si je demandais à un diplomate étranger si l’Ukraine peut faire quoi que ce soit pour faciliter la désescalade ou la négociation avec la Russie, on me répondrait : « Non, il n’y a rien de plus que le gouvernement puisse faire. À ce stade, toute tentative d’être créatif ou de proposer une issue est rejetée – même les petites choses comme l’ouverture d’un autre check-point à Noël. »

Ainsi, pour nous, journalistes spécialisés dans les conflits, pas la peine de  persuader ceux qui pensent que si le conflit peut être évité, il doit l’être. Kiev ne peut pas faire grand-chose pour désamorcer le conflit, qui s’est déjà calmé au cours des deux dernières années. Parmi les militaires, les politiciens traditionnels et les citoyens des différents coins du pays, il n’y a pas un vaste « camp de la guerre » qui souhaite une guerre totale avec la Russie. La défense est la seule raison de se battre.

Et si nous voulons rechercher les points faibles de la défense – et ils existent – ce n’est pas une question de leadership ou de moral, mais de capacités. L’Ukraine ne dispose pas d’une marine et d’une défense aérienne solides. Selon l’ancien ministre de la Défense Andrii Zahorodniuk, les autorités ne sont pas naïves : elles savent que c’est coûteux, mais qu’il existe  » des systèmes de défense aérienne portables, des missiles antichars, des missiles antinavires et des radars de contre-batterie, ainsi que des drones de toutes sortes « , qui pourraient aider.

Mais même si l’Ukraine est attaquée (et son infrastructure et son économie détruites), il est difficile d’envisager une autre option que la résistance.  En dépit d’un débat politique parfois sordide et clivé, le sentiment à Kiev est qu’une invasion étrangère unira les adversaires.

Durant toute ma carrière de reporter des soulèvements populaires – de la révolution orange de 2004 à l’Euromaïdan de 2014, de la place Tahrir au Caire aux rues de Minsk – j’ai raconté les histoires qui montraient que les gens comptent, que la sécurité des gens est la clé, que tout n’est pas décidé par les grandes puissances.

Cette fois, je sais aussi quand les gens compteront.


Si les discussions géopolitiques n’aboutissent à rien. C’est le peuple, les habitants des villes ukrainiennes, les militaires ukrainiens, qui en paieront le prix


Cela arrivera si les discussions géopolitiques n’aboutissent à rien. C’est le peuple, les habitants des villes ukrainiennes, les militaires ukrainiens, qui en paieront le prix. C’est leur souffrance que nous devrons documenter. Et notre travail aura à nouveau un sens. Malheureusement. Si une invasion se produit. Si la Russie attaque, le sort sera de nouveau entre les mains de l’Ukraine, qui se défendra. Mais ce n’est pas le résultat que nous cherchons…

Alors se pourrait-il que rien ne dépende de nous lorsqu’il s’agit de faire pression pour la désescalade ?  Sommes-nous capables de repousser l’échéance de l’assaut d’un sommet à l’autre, ou jusqu’au début des Jeux olympiques d’hiver en Chine – puisqu’en 2008, la Russie a attaqué la Géorgie au moment du lancement des Jeux ?

À ce stade, avec toute l’expérience, les connaissances, les connexions construites au fil des ans, la détermination, la compassion et même l’optimisme sombre, je peine à voir ce que les journalistes ukrainiens peuvent faire pour influencer la politique comme nous le faisions auparavant. Il est difficile de trouver un nouvel angle significatif, une opinion différente, qui puisse montrer une voie positive à suivre.

En expliquant tout cela – le fait que l’histoire concerne l’Ukraine, que la menace pèse sur l’Ukraine, mais qu’il ne se passe pas grand-chose en Ukraine – à des collègues occidentaux qui viennent à Kiev ou appellent pour rendre compte de l’escalade de la manière traditionnelle d’écouter les gens sur le terrain, je me sens partiellement paralysée.

Mais je suis aussi inquiète. N’y a-t-il pas un risque qu’en montrant des « histoires humaines » là où il n’y en a pas encore – en demandant aux gens s’ils sont inquiets et comment ils vont se préparer à l’escalade – nous enracinions l’idée du caractère inévitable d’une guerre ouverte, et que nous normalisions ainsi quelque chose qui, il y a quelques mois, semblait absurde et ne profitait à aucun camp ?

Posted on: 2 février 2022 | Author: ajefrance

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