-Un article des étudiants MJ1 de l’ISCPA Paris-
De nombreuses journalistes ont été sujettes au harcèlement en France et en Europe ces dernières années.  Une situation qui pose la question de la place des femmes dans les rédactions, où la parole se libère.

Linda Pelkonen, journaliste finlandaise, aujourd’hui âgée de 35 ans, fait partie des 25% de femmes finlandaises journalistes ayant déjà été victimes d’un cyber harceleur, selon une étude réalisée par un syndicat finnois de journalistes. A la suite de la publication d’un article sur le viol d’une jeune fille, Linda Pelkonen a été harcelée de longs mois, notamment par des menaces de viol. Elle vient de gagner son procès, faisant d’elle une des premières femmes à obtenir justice pour le harcèlement qu’elle a subi.
Le harcèlement peut prendre diverses formes : d’un simple commentaire déplacé dans un cadre professionnel à de véritables menaces de mort… En résumé, le harcèlement : c’est être victime d’agissements malveillants à répétition ayant pour objet ou pour effet selon le code pénal « d’une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ».

La Ligue du LOL, ou le cyber harcèlement

Avec les réseaux sociaux, le cyber-harcèlement, s’est développé. Selon une enquête de Reporters sans Frontières (RSF), les femmes journalistes sont les plus touchées par ce phénomène puisque 25% d’entre-elles en ont déjà été victimes.
Le cas le plus connu en France est celui de La Ligue du LOL, groupe Twitter initié en 2010 par les journalistes français Vincent Glad, Alexandre Hervaud et David Doucet. De nombreuses femmes y ont été harcelées. Exemple de ce harcèlement : ces tweets publiés à l’encontre de Capucine Piot, une jeune journaliste et bloggeuse beauté.

Autre exemple : le journal britannique The Guardian a publié en 2018 une étude intitulée « It’s a terrible way to go to work », réalisée sur la base de soixante-dix millions de commentaires publiés sur sa version « online ». Premier constat : les articles écrit par des femmes ont fait l’objet de davantage de commentaires haineux que ceux publiés par les hommes. Second constat, plus éclairant encore : l’étude met en lumière une différenciation quant au harcèlement subis par les femmes journalistes selon les sujets sur lesquels elles ont écrit, comme le montre le graphique ci-dessous.
Extrait de l’enquête de The Guardian

 

La place des femmes dans les rédactions

Lucie Bacon, 28 ans, est journaliste sportive à la rédaction du jeune média Konbini. Elle est aussi rédactrice en chef, poste à responsabilité. Elle se félicite que son média l’ait promue, sans tenir compte de son genre : « chez Konbini, c’est la normalité. Je suis fière de cela, c’est super qu’un média engagé comme Konbini montre l’exemple. Mais cela met une petite pression ». Sa situation privilégiée ne l’a toutefois pas empêché d’être victime de harcèlement (elle a déposé plainte suite à des menaces de viol et de mort reçues sur Twitter).  L’homme en cause s’est finalement excusé plusieurs mois après cet incident, mais Lucie reconnaît ne toujours pas comprendre. Une autre journaliste estime pour sa part que le fait d’être une femme a été un frein dans sa carrière. « Salaires moindres, sans explications valables, mauvais traitement… il fallait se battre pour avoir la même chose qu’un homme », explique-t-elle sous couvert d’anonymat.

Selon une enquête du Global Media Monitoring Project, les femmes sont aujourd’hui sous-représentées au niveau des postes à responsabilités. Léa Lejeune témoigne :« Sur les quotas de pigistes sur l’ensemble des journalistes en exercice, on est à 53% de femmes. Il y a davantage de femmes dans des situations précaires. Et si on prend les postes à responsabilité… Il n’y a que 19% de femmes directrices de rédaction et seulement 34% de femmes rédactrices en chef. Alors oui la profession se féminise, mais la route est encore longue ». Et ce manque de représentation des femmes nourrit la problématique du harcèlement.

De l’importance de la parole

Caroline De Haas, co-fondatrice de l’association Osez le féminisme énonce des chiffres clairs : sur 1 800 témoignages de femmes liées au monde des médias, 67% disent avoir subi des propos sexistes, 49% avoir été harcelées et 13% dénoncé une agression. Elle dit elle-même être régulièrement victime de harcèlement. Pour elle, « quand on est une femme, et qu’en plus on est féministe, on signe forcément pour du harcèlement… moi, je me fais insulter tous les jours ». Pour autant, Caroline De Haas se dit optimiste, et considère que les réseaux sociaux, parfois dénoncés comme dans le cas de la Ligue du LOL, ne sont pas corollaires d’un accroissement du harcèlement des femmes journalistes. « La situation des femmes est quand même meilleure aujourd’hui, et l’on est sur le chemin de véritables modifications du statut des femmes », affirme-t-elle. D’autres femmes refusent quant à elles de se considérer aujourd’hui comme surexposées au harcèlement. C’est le cas de Léa Lejeune, pour qui la Ligue du LOL ou Metoo ont eu des effets positifs sur les femmes. Ainsi, « quand une femme parle, elle donne le courage à plusieurs femmes de dénoncer le harcèlement dans le milieu journalistique ». Elle estime aussi que « mettre les femmes à des postes de direction participe aux éléments d’une culture de l’égalité dans l’entreprise ».

Les mouvements de sensibilisation, comme MeToo, qui a fait son apparition au États-Unis en Octobre 2017 ou #BalanceTonPorc et #PayeTaShnek, en France semblent ainsi avoir participé à l’amélioration de la situation des femmes. Pour Caroline De Haas, « Mee Too a accéléré la prise de conscience, je suis optimiste sur le fait que le monde change, même si le gouvernement actuel ne prend pas le relai sur ce sujet par le biais des politiques publiques efficaces ».

En 2019, des États généraux des femmes journalistes ont été organisés à Paris par l’association Prenons la Une, réunissant plus de 350 journalistes et donnant lieu à la remise d’un cahier de doléances au Ministère de la culture ainsi qu’aux rédactions. Parmi les principales mesures demandées, un bonus d’aide à la presse pour les rédactions qui respectent la parité aux postes de direction ou un fond de congé maternité pour les femmes pigistes, à l’image de ce qu’on obtenu les « matermittentes » dans le cinéma. Plus récemment, l’AJE (Association des Journalistes Européens) et Reporters Sans Frontières ont organisé une conférence sur la liberté de la presse. Le harcèlement des femmes journalistes en Europe était l’une des quatre tables rondes au menu. Preuve que le sujet s’impose désormais comme une priorité, notamment au sein même de la profession.


Par Angela Lebreton, Dora Christian, Eléonore Daviot
MJ1 à l’ISCPA Paris
ISCPA Paris

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *