-Un article des étudiants MJ1 de l’ISCPA Paris-
Si plusieurs acteurs agissent sur le front de la désinformation, les premiers concernés – les journalistes – sont à l’avant-garde de ce combat. Le 6 Décembre 2019, l’Association des Journalistes Européens (AJE) a lancé l’appel de Paris pour inciter les pouvoirs publics à faire davantage.

L’Occident s’apprête à lancer une censure totale sur la toile ! C’est l’un des titres publiés en Octobre dernier par le média russe Russia Today (RT), qui prétend que l’Union européenne et les États-Unis vont mettre en place une censure absolue de tout ce qui peut être posté sur internet. L’article se base sur un prétendu rapport universitaire. En réalité, cet article de RT Russie est faux. Les contenus de ce type pullulent désormais sur la toile, notamment depuis l’émergence des réseaux sociaux en tant que relais de diffusion de l’information.

« La désinformation c’est comme le réchauffement climatique, c’est le fruit d’un effet d’action des hommes et des systèmes » explique le directeur de l’association Reporters Sans Frontières (RSF), Christophe Deloire. Plus simplement, la désinformation c’est le fait d’utiliser les médias ou les réseaux sociaux pour faire passer un message trompeur ou falsifié, pour influencer l’opinion publique. C’est une forme de manipulation, une « arme » ajoute la journaliste et présidente de l’AJE Bulgarie Irina Nedeva. En 2017, des chercheurs de l’université d’Oxford ont recensé 28 pays dans lesquels des campagnes de désinformation ont été menées. La liste, non exhaustive, en comportait 48 en 2018 et 70 en 2019 ! Différentes initiatives sont à l’œuvre pour lutter contre ce phénomène, pour lutter contre ce qui provoque aujourd’hui ce que Christophe Deloire qualifie de « chaos informationnel »

Initiatives insuffisantes

En Europe, un plan a été lancé par la Commission Européenne en décembre 2018 afin de lutter contre la désinformation. Le budget européen consacré à la question a été plus que doublé, passant à 5 millions d’euros en 2019. Cette augmentation a permis aux task forces du Service Européen pour l’Action Extérieure (SEAE), d’obtenir le renfort de personnels spécialisés et d’outils d’analyse de données. Un système d’alerte a aussi été créé pour simplifier la communication entre les diverses Institutions Européennes et les pays membres à propos de menaces éventuelles. L’idée, c’est de coopérer pour construire un espace où l’information est vérifiée et transparente.
Mais pour Christophe Deloire, l’Union Européenne ne va pas assez loin : « Je suis déçu des résultats de ce groupe de travail. L’Union Européenne doit prendre des décisions plus fortes ». Actuellement, il estime qu’il n’existe pas de système juridique adapté. La difficulté est de trouver qui pourrait faire office de ce qu’il qualifie de « tiers de confiance » afin de créer un système qui permettrait de certifier et de vérifier les informations diffusées par les médias. Pour remédier, le secrétaire général de RSF propose de « trouver des structures indépendantes qui vont vérifier mais qui elles-mêmes seront soumises à une vérification pour être sûr qu’elles ne soient pas corrompues ».

Comment trouver ces structures ? RSF, qui protège la liberté d’expression et d’information depuis 1985 a impulsé, la mise en place d’un forum sur l’information et la démocratie. Ce forum a abouti à la création d’une commission internationale, indépendante de tout pouvoir où les journalistes ont toute latitude pour œuvrer contre la désinformation.

Le rôle des réseaux sociaux

Les réseaux sociaux sont aujourd’hui la courroie de transmission des fausses informations. Facebook en est l’illustration puisqu’en trois mois (entre Mars et Mai 2019), l’ONG Avaaz a signalé pas moins de 500 pages et groupes Facebook accusés de servir à la désinformation en Europe ». Début 2019, l’entreprise de Mark Zuckerberg a mis en place une « war room » pour les élections Européennes, qui se sont tenues du 23 au 26 mai dernier. Le but de cette cellule de vérification était d’éviter une quelconque ingérence étrangère sur le scrutin.

Si cette initiative peut être bénéfique, elle ne peut pas être la seule solution à envisager pour éviter la désinformation. « Laisser à des patrons, comme celui de Facebook, la possibilité́ de contrôler l’information c’est très dangereux. Ça reviendrait à lui donner les clés de nos espaces démocratiques. Il faut que la solution soit collective et pas individuelle », explique le journaliste Christophe Deloire.

Les réseaux sociaux demeurent toutefois des acteurs incontournables. Depuis 2017, un partenariat a été mis en place entre le réseau social et de nombreux médias. Déjà lancé aux États-Unis, il se déploie aujourd’hui aussi en Allemagne ou en France. Concrètement, il permet aux utilisateurs de la plateforme de signaler une information présumée fausse. Ces dernières sont ensuite renvoyées vers un portail auquel les médias partenaires ont accès. Ces derniers peuvent alors vérifier ces informations. Au journal Le Monde, c’est par exemple la tâche du Décodex, crée en 2017.

Malgré la multiplication des outils pour lutter contre la désinformation, il faut rester attentif d’après Éric Scherer, directeur de l’innovation et de la prospective à France Télévision qui affirme qu’on n’a encore rien vu en matière de désinformation notamment avec l’arrivée des deepfake ». Le deepfake est une technique qui consiste à superposer des fichiers audio et vidéo sur d’autres vidéos. Avec eux, on peut faire dire n’importe quoi à n’importe qui et donc facilement répandre de fausses informations. Face à cette nouvelle menace, l’intelligence artificielle (IA) pourrait jouer un rôle crucial.

Quand les journalistes font front commun

De nombreux journalistes se mobilisent afin que leur parole ne soit pas remise en question. Le site StopFake s’est positionné comme un pionnier en la matière. Cela fait maintenant six ans que des journalistes ukrainiens comme Ruslan Deynychenko se chargent de lutter contre la désinformation en faisant du fact-checking. C’est à dire, de la vérification d’information. Ils cherchent ainsi à sensibiliser les publics, notamment à faire prendre conscience de la propagande russe en Ukraine. Et ça marche puisque Ruslan Deynychenko note que « grâce à notre système nous avons pu éduquer les ukrainiens (…) Aujourd’hui, seulement 5% des gens en Ukraine ont confiance dans les médias russe ». Le travail du site StopFake influe même selon lui sur le gouvernement ukrainien puisque dorénavant « le gouvernement ukrainien ne diffuse plus des chaînes d’information russes ». Le média œuvre même avec le ministère de l’éducation afin que « les jeunes soient mieux éduqués pour distinguer le vrai du faux ».

Ruslan Deynychenko, du site Stop Fake

 

Le service public a lui aussi un rôle à jouer. Pour Éric Scherer « il faut rétablir la confiance avec le public ». Selon lui, c’est le rôle de l’audiovisuel public d’agir. Comme avec les émissions Les idées claires ou Le vrai du faux. De même, la plate-forme vrai ou fake, développée par France Télévision se charge d’analyser l’ensemble des informations véhiculées par les chaînes du service public. Selon le ministère de la culture, son ambition est double « passer au crible les fausses informations et répondre en continu aux  questions  des téléspectateurs, auditeurs ou lecteurs ».

La conférence de l’Association des Journalistes Européens (AJE), organisée à l’UNESCO le 6 Décembre 2019, a également offert l’occasion pour tous les journalistes européens de se concerter sur les mesures à adopter et d’échanger sur les solutions possibles pour lutter contre la désinformation. « Bien sûr il n’y a pas de solution universelle, mais l’expérience ukrainienne montre que si on investit on peut arriver à quelque chose » affirme Ruslan Deynychenko. Tous les acteurs concernés doivent s’y mettre. Les journalistes, d’abord. En première ligne.


– Par Estelle Hersaint, Quentin Viera, Calvin Ropers, Clément Gay et Corentin Alonso

MJ1 à l’ISCPA Paris
ISCPA Paris

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